J’écoute et je lis avec beaucoup d’intérêt les informations et affirmations sur le projet dit de la Montagne d’or, qui vise à exploiter d’une manière inédite l’or du sous-sol guyanais. J’ai participé à la première réunion organisée par la Commission Nationale du Débat Public à Saint-Laurent-du-Maroni le 3 avril 2018.

Il est regrettable que les nombreuses positions de principe ne permettent pas un débat de fond serein sur ce projet si spécifique, et réellement important pour l’avenir de la Guyane. Aussi, je souhaite exprimer ma position personnelle par écrit, sans ambiguïté ni caricature.

Elle est simple et claire. Ce projet possède sans doute des vertus économiques. Mais je crois qu’il comporte surtout trois risques fondamentaux : il divise notre société, nous donne de faux espoirs d’embellie économique et nous place à contretemps de l’histoire.

Prenons le temps d’écouter attentivement les affirmations avancées par le consortium russo-canadien qui exploitera le site à Saint-Laurent du Maroni ou par les soutiens du projet : cette mine serait favorable au « développement », « créerait de nombreux emplois » et permettrait « l’exploitation de nos ressources ». Il ne s’agit pas de jouer sur les mots ou d’utiliser des termes ronflants : essayons d’analyser chacune de ces assertions.

I- Les faibles arguments avancés par les promoteurs du projet

A- Une perte de capital sans recettes fiscales

Tout d’abord, il faut être réaliste : nous ne sommes pas, à ce jour, en mesure d’exploiter nous-même nos richesses. Nous manquons de capitaux, de technologie et d’ingénierie. Alors, devons-nous confier à une entreprise étrangère l’extraction de 85 tonnes d’or, valorisées 3,6 milliards de dollars, et lui laisser également conserver toute la valeur ajoutée de la transformation ?

Avec quels bénéfices clairs pour les Guyanais ? Sans doute quelques maigres recettes pour les collectivités locales intéressées, la
fiscalité étant totalement inadaptée à cette opération (la redevance des mines représente moins de 0,36%2 de la valeur de l’or extrait).

Une seule chose est sûre : notre capital aurifère sera irrémédiablement perdu. Non seulement avec notre approbation, mais également avec nos impôts, tant le système fiscal français subventionne directement le projet ! Est-ce là le modèle économique que nous souhaitons : payer pour que disparaisse notre capital, adossé, rappelons-le, à une ressource non renouvelable pour les générations futures ? Est-ce bien sérieux ?

B- Des emplois incertains

De plus, les chiffres annoncés des 750 potentiels emplois directs ne tiennent pas compte de la productivité, des capacités locales, des envies, des formations initiales et professionnelles. Et n’oublions pas la durée limitée de ce projet : qu’adviendra-t-il à la fin de l’exploitation, si ce n’est le chômage ?

La jeunesse attend-elle avec joie des emplois subalternes dans cette mine industrielle, bruyante et polluante, loin de la première ville et de leurs familles ? Et qui nous dit que ces emplois ne seront pas pourvus par une nouvelle vague d’immigration ? Qui peut croire que nos jeunes auront accès au crédit dans ces conditions, qu’ils pourront envisager l’avenir sereinement ?

Et ne nous leurrons pas sur les enjeux : une étude approfondie a démontré qu’il faut créer 2500 emplois par an pendant au moins 10 ans dans l’ouest guyanais5. Autrement dit, il faudrait plus d’un projet minier de cette ampleur tous les ans… impensable !

C- Un procédé industriel très risqué sans expertise indépendante

Par ailleurs, que dire du processus prévu d’extraction de l’or ? Il détruira durablement le sol et le sous-sol, et pour de nombreuses générations. Qui peut imaginer que l’homme puisse, en quelques années, rétablir ce que la nature a mis des millénaires à construire ?

L’exploitation est une destruction irrémédiable en contrepartie d’un espoir de gain. Compte tenu de la taxation très faible et de la captation intégrale du bénéfice par une entreprise aux capitaux étrangers, cette destruction sera sans retour réel pour le territoire.

Quant à la cyanuration, comment peut-on être si sûr d’un processus industriel si dangereux ? La lecture du rapport du BRGM6 consacré à ce sujet fait frémir : les risques sont inouïs. On se demande pourquoi l’Etat n’a pas simplement interdit cette pratique. Le rapport de Mme Christiane Taubira écrit en l’an 20007 pointait déjà les risques, énumérait les pollutions et l’absence de connaissance des impacts sur la santé.

Quels contrôles seront établis ? Seront-ils au moins permanents sur le site avec plusieurs fonctionnaires dédiés au contrôle directement sur le site ? Ce serait le minimum, mais mes nombreuses et vaines interpellations concernant la faiblesse de la police de l’Eau et de l’Environnement en Guyane, démontrent déjà le contraire. La Guyane mérite que nous exigions plus et mieux.

Et ne parlons pas de l’aberration économique et écologique qui consisterait à construire une centrale électrique thermique et à importer des millions de litres de gasoil pour alimenter les engins et outils sur la mine. A vous l’or et à nous la pollution ?
J’ai déjà écrit pour demander une expertise environnementale indépendante sur ce projet : elle est plus que jamais nécessaire et doit intégrer une étude des risques ainsi qu’une expertise économique et financière approfondie.

Dernière affirmation entendue : ce projet ferait reculer l’orpaillage illégal. Mais sans qu’aucun argument ne soit développé. Avouez que ce serait pour le moins étrange ! Ou alors serait-il insidieusement suggéré que l’entreprise effectue des actions de police ? En sommes-nous à mendier une police privée ? Tout cela prêterait à rire si le sujet n’était pas si sérieux. J’ai demandé à plusieurs reprises que les moyens de l’Etat soient adaptés à ce contexte de crise de souveraineté et de santé publique.

Notre terre et notre eau sont polluées, nous le constatons rapport après rapport, y compris par le Parc Amazonien qui a su récemment tirer la sonnette d’alarme. Nous devons réagir fermement contre l’orpaillage clandestin. Seul l’Etat en a les moyens et s’est engagé à mener la lutte, selon les déclarations du Président de la République au mois d’octobre dernier, lors de sa venue en Guyane.

Conclusion : soyons de notre temps pour inventer notre prospérité !

Regardons l’avenir avec sérénité : nous sommes riches et forts de notre jeunesse. Il faut nous retrousser les manches : nous devons aller chercher les créateurs, les entrepreneurs, les investisseurs, comme toute région doit le faire, et la nôtre plus que toutes les autres. Où est notre outil de promotion du territoire à Paris, Pékin ou San Francisco ? Où est notre fonds de développement des start-ups ?

Où sont nos solutions innovantes de formation ? Ce n’est pas en développant les mines avec d’anciens procédés que notre jeunesse ambitieuse restera ici ou voudra revenir. Elle est pourtant le socle de notre Avenir. Soyons de notre temps ! Ouvrons-nous au monde. Ne restons pas les bras croisés à attendre passivement.

Il y a tant à faire, tant d’exemples de réussites permettant d’insérer notre jeunesse dans une économie nouvelle, dans une croissance nouvelle, dans l’économie circulaire, dans la valorisation des bio-ressources. Ne cédons pas à la facilité. Ne copions personne, surtout pas les échecs de nos
voisins : nous devons inventer notre prospérité.

Après l’esclavage, après le bagne, allons-nous encore présenter notre territoire à rebours de l’Histoire ? La Guyane a tant à offrir : ne la réduisons pas à quelques cailloux dorés qui rempliront les poches d’un tout petit nombre.

Reprenons notre destin en main et faisons le pari de l’avenir ! Nous devons prendre chacune de nos décisions sous le regard de nos enfants et petits-enfants : de nos choix découlera leur bien-être. Notre seul but doit être de leur rendre la Guyane meilleure. Ils ne doivent pas payer pour nos erreurs.

En magnifiant les Peuples de Guyane, Léon-Gontran Damas ne disait-il pas :
«(…) sur la terre des parias
Un troisième homme vint
depuis
trois Fleuves
trois Fleuves coulent
trois Fleuves coulent dans mes veines ».

Sa parole sampula, awassa ou kamougè reste toujours aussi vivace à nos oreilles. Laissons-la raisonner.

Patrick LECANTE,
Maire de Montsinéry-Tonnégrande,
Administrateur de l’Agence Française pour la Biodiversité,
Président du Comité de l’Eau et de la Biodiversité de Guyane

> Télécharger l’Edito du Maire