Patrick LECANTE

L’Océan nous ouvre sur le Monde

La géographie a toujours raison : elle détermine nos capacités et nos contraintes. A bien des égards, elle définit notre identité.

En Guyane, nous sommes comme écrasés par notre immense forêt, qui est au cœur de notre imaginaire, de nos récits, de nos mythes, de nos loisirs, de nos vies. Aussi, face à cette masse imposante et parfois inquiétante, nous oublions trop souvent que nous vivons sur le littoral Atlantique. Il mesure environ 370 kms de longueur et détermine également notre climat, nos modes de vies. Il est notre ouverture sur le monde : sur lui ont navigué la plupart des biens que nous consommons.

Fin 2015, sans qu’il en soit fait un grand écho, la France a obtenu, dans le cadre d’une instance de l’ONU appelée convention de Montego Bay, l’extension de son domaine maritime de 72 000 km2. Presque la taille de la Guyane gagnée sur la haute mer, par la preuve de l’existence du prolongement du territoire terrestre en mer (« le plateau continental »). Le sous-sol marin est désormais protégé par les lois françaises, et il est aussi également exploitable.

Il y a quelques jours, alors que nous nous préoccupions de la rentrée scolaire, parce qu’il n’est rien plus important que la connaissance, que l’instruction, que la préparation des jeunes au monde qui vient, s’ouvrait à New-York la première étape d’une autre convention. Elle vise à élaborer des règles sur l’exploitation des ressources génétiques marines et à déterminer des aires marines protégées en haute mer, dans des zones sans propriété. Ces deux objectifs sont au cœur de notre avenir : il sera fondé sur la connaissance scientifique pour une industrie à très haute valeur ajoutée et sur la préservation de la sauvage beauté océanique. Il est essentiel de s’y préparer. La Guyane peut faire valoir ses atouts dans cette compétition mondiale.

A ce jour, l’océan Atlantique qui est à notre porte, au bout de nos rues, agit comme une frontière contre laquelle nous butons. Si nous l’apprivoisons, il nous offrira cinq ressources qui seront au cœur de notre avenir économique.

La première est bien sûr la ressource halieutique, qui doit impérativement être gérée durablement, avec un respect de ce que nous offre l’océan et des conditions sociales adéquates pour les marins. La pêche peut devenir un atout économique formidable, une locomotive industrielle pour la Guyane, de Saint-Georges à Saint-Laurent, par la transformation du poisson et son exportation. La pisciculture et l’ostréiculture doivent également être encouragées. Si nous n’avons pas les investissements ou le savoir-faire, nous devons le faire venir : nous pouvons envisager de concéder des zones de pêche contre la réalisation des infrastructures dont nous avons besoin, la formation et l’emploi local. Ce contrat gagnant-gagnant avec des industriels, avec à la clé un transfert de savoir-faire, peut nous permettre de décoller.

Si nous déployons nos énergies vers ce but, je fais le pari que 1000 emplois peuvent être créés dans les cinq ans : marins, employés d’entreprises de mareyage, logistique, services, réparation, industries de transformation. 1000 emplois, c’est le tiers du port de Lorient, la moitié du port de Sète. C’est faible à l’égard des besoins du territoire mais immense par rapport à l’existant.

Deuxièmement, l’océan est aussi un territoire de recherche. Les vertus de la nature sont innombrables, et nous les découvrons à peine. En déchiffrant l’ADN des océans, en connaissant les espèces, nous découvrons de nouvelles ressources. A notre époque, la connaissance du vivant se valorise beaucoup plus que sa capture. Par exemple, un joli coquillage appelé le cône du Pacifique, se vend 3 dollars aux touristes des Fidji. Savez-vous que sa toxine rapport 800$ le milligramme ? Soit 800 millions de dollar le kg. C’est la simple démonstration que la connaissance rapporte plus que l’or ou le pétrole. Ceux qui veulent exploiter des minerais ne savent pas qu’ils détruisent la ressource de l’avenir : la nature.

Breveter la découverte océanique est un enjeu mondial majeur. La Guyane peut y avoir une part, par ses chercheurs et son espace maritime. Elle doit être une base avancée européenne en recherche sur les zones marines tropicales.

Troisième ressource : l’énergie. Les courants marins nous offrent une énergie possiblement exploitable et infinie. Les éoliennes en mer peuvent être déployées pour produire de l’énergie par le vent du large. Plus intéressant encore, l’énergie thermique des mers est constituée par la différence de température entre le fond (5°) et la surface (25°). Cette différence de densité de l’eau est une pompe à chaleur naturelle déjà largement utilisée dans le monde, notamment sur les îles du Pacifique.

Quatrièmement, l’océan nous ouvre sur le monde : avec deux ports commerciaux à faible tirant d’eau naturel, un port de pêche dont les infrastructures sont dans un état indigne, notre territoire n’est pas compétitif. La Guyane doit compenser par des infrastructures de qualité en eau profonde. Là encore, peut-être serait-il opportun de ne pas engouffrer l’argent de nos concitoyens à maintenir l’existant, mais bien d’envisager des investissements privés d’une autre dimension contre une exploitation et un engagement en termes de sous-traitance, d’association locale et d’emploi. Pourquoi ce qui existe en Bretagne ou au Pays Basque serait impossible en Guyane ? Nous devons nous rassembler pour imposer un port en eau profonde au large de Cayenne, qui serait également un port d’éclatement sur le chemin de la deuxième écluse de Panama, et des plateformes portuaires à Mana, Iracoubo, Cayenne et Saint-Georges.

Enfin, l’océan est un marqueur de puissance. Il est le lieu d’expression du domaine militaire. Nous devons le protéger pour nous protéger et assurer notre sécurité. Nous devons aussi le protéger pour assurer qu’aucune pratique contraire à nos valeurs et au respect de la nature ne puissent exister. Il est nécessaire de créer d’immenses zones protégées, des zones refuges où aucune action de l’homme ne pourra jamais détruire la nature. Notre avenir à court terme dépendra de notre capacité à conserver ces zones, qui ont un rôle majeur pour l’équilibre climatique mondial. Ces zones permettront d’observer la nature et de bénéficier de ces vertus dans plusieurs générations.

Je souhaite qu’un parc national marin soit créé dans le vaste estuaire de l’Approuague et qu’il se prolonge en mer pour y sauvegarder les espèces emblématiques de notre territoire.

Si la connaissance et l’exploitation raisonnée et à haute valeur ajoutée des ressources naturelles renouvelables de notre territoire terrestre est notre avenir, l’océan sera notre nouvelle frontière. Forêt et océan doivent être les deux jambes sur lesquels nous pouvons marcher vers la prospérité.

Patrick LECANTE,
Maire de Montsinéry-Tonnégrande,
Administrateur de l’Agence Française pour la Biodiversité,
Président du Comité de l’Eau et de la Biodiversité de Guyane.